Aujourd’hui, il est difficile d'imaginer une enquête criminelle sans analyse ADN, sans empreintes digitales
instantanément comparées dans un fichier national, ni sans balistique numérique. Pourtant, à l’aube du XIXe
siècle, les forces de l'ordre ne disposaient de presque rien de tout cela. Pas de laboratoire, pas de fichiers
informatiques, et surtout, aucun moyen scientifique formel d'identifier un récidiviste ou de relier un suspect à
une scène de crime.
Pourtant, c'est précisément à cette époque que naît la criminologie moderne. Face à l'explosion de la
criminalité urbaine liée à la révolution industrielle, des pionniers de l'ombre ont dû tout inventer. Comment
faisait-on pour coincer un criminel sans la police scientifique ?
Au début du XIXe siècle, avant la structuration des grandes polices d'investigation, l'enquête repose avant tout
sur le renseignement humain, la filature et la connaissance intime de la pègre.
Le personnage le plus emblématique de cette transition est sans conteste Eugène François Vidocq. Ancien
bagnard repenti devenu le premier chef de la Sûreté française, Vidocq a révolutionné l'enquête en recrutant
d'anciens criminels. Sa logique était simple : pour attraper un voleur, il faut penser comme un voleur.
La mémoire photographique des inspecteurs : À une époque où les photographies judiciaires
n'existent pas encore, les inspecteurs devaient mémoriser les visages, postures et habitudes des repris de
justice.
L’exploitation des détails : Usure d'une semelle, tâche d'encre sur un doigt, accent régional : tout est
prétexte à déduction, bien avant l'invention de la loupe stéréoscopique.
Le plus grand cauchemar de la police de l'époque était la récidive. Un malfaiteur arrêté sous un faux nom
pouvait recommencer en changeant de ville. Il faudra attendre 1879 pour qu'Alphonse Bertillon bouleverse
l'histoire judiciaire.
Convaincu que la taille de l'homme ne change plus après l'âge adulte, Bertillon met au point le bertillonnage :
un système complexe de mesure corporelle (taille, longueur de l'oreille, écartement des bras) répertorié dans un
immense fichier alphabétique. C'est l'ancêtre direct du fichier des empreintes.
Avant que la police scientifique ne devienne une discipline à part entière, les enquêteurs devaient faire preuve
d'ingéniosité empirique pour faire parler les indices matériels.
La naissance de la toxicologie (L'affaire Lafarge) : Dans les années 1840, l'empoisonnement à
l'arsenic est l'arme idéale car il imite les symptômes du choléra. C'est le chimiste Mathieu Orfila qui
réussit pour la première fois à isoler l'arsenic dans les organes d'un cadavre, faisant entrer la science dans les
prétoires.
L'analyse des traces de pas et des outils : Bien avant les empreintes digitales, les enquêteurs relevaient
les moulages de pas dans la boue ou analysaient les marques laissées par un pied-de-biche pour déterminer
si le cambrioleur était gaucher ou droitier.
Si les techniques du XIXe siècle nous paraissent aujourd'hui rudimentaires, elles possèdent une dimension
éminemment narrative. Parce qu'elles reposaient entièrement sur la logique humaine, l'observation
minutieuse et le sens de la déduction, elles rappellent le travail d'un détective de fiction comme Sherlock
Holmes.
Résoudre un crime au XIXe siècle, ce n'était pas attendre qu'un ordinateur confirme une correspondance
génétique ; c'était assembler un puzzle de témoignages, de logique pure et d'intuition.